Lorsque France Football a remis le premier Ballon d’Or Féminin en 2018, le magazine a comblé une étrange lacune de l’histoire du football. Le Ballon d’Or masculin existait depuis 1956, alors que le football féminin, déjà professionnel dans une grande partie de l’Europe et de l’Amérique du Nord, n’avait jamais eu droit à l’équivalent de la récompense la plus prestigieuse du sport. Le prix féminin est arrivé tard, mais à un moment où le niveau d’élite s’envolait, et son palmarès encore court dessine déjà la carte des déplacements du pouvoir dans le jeu féminin.
Le trophée est attribué par un jury de journalistes internationaux, un votant par pays parmi les nations les mieux classées par la FIFA. Chaque votant établit son propre classement de joueuses et les points sont additionnés, selon la même méthode que pour le prix masculin. Les performances sont jugées sur une saison complète plutôt que sur une année civile, ce qui explique pourquoi une belle campagne en club couplée à un grand tournoi international sur la même période dégage souvent une lauréate évidente.
2018 : Ada Hegerberg ouvre le bal
La première lauréate fut la Norvégienne Ada Hegerberg, alors buteuse la plus redoutée d’Europe à l’Olympique Lyonnais. Lyon traversait une période de domination sans partage sur la Ligue des champions féminine de l’UEFA, et le sens du but d’Hegerberg y était pour beaucoup. Son sacre aurait dû rester dans les mémoires pour ses seuls mérites sportifs. Au lieu de cela, la cérémonie a viré à l’incident quand l’animateur lui a demandé sur scène si elle savait twerker, un moment qui a immédiatement suscité la polémique et qui, à tort ou à raison, a plombé le début des débats sur le sérieux avec lequel les instances du football traitaient leur propre nouveau prix. Sa dauphine cette année-là fut la Danoise Pernille Harder, autre attaquante alors au sommet de son art.


2019 : Rapinoe et un été de Coupe du monde
Le prix 2019 est revenu à l’Américaine Megan Rapinoe, au terme de l’un des tournois individuels les plus aboutis que le football féminin ait connus. Lors de la Coupe du monde féminine disputée en France cet été-là, Rapinoe a mené les États-Unis au titre en tant que capitaine, terminant meilleure buteuse de la compétition tout en étant élue meilleure joueuse du tournoi. Aussi engagée en dehors du terrain que décisive dessus, elle a été récompensée pour une saison qui mariait trophée mondial et statistiques individuelles. L’Anglaise Lucy Bronze, moteur aussi bien de Lyon que de la sélection nationale, a terminé deuxième, une reconnaissance pour une défenseure évoluant à un niveau rarement égalé à son poste.
2020 : l’année sans lauréate
Il y a un vide volontaire dans le palmarès. France Football n’a décerné aucun Ballon d’Or en 2020, ni chez les hommes ni chez les femmes, invoquant les bouleversements provoqués par la pandémie de coronavirus. Les saisons avaient été suspendues, les compétitions raccourcies ou annulées, et les organisateurs ont jugé les conditions trop inégales pour permettre un vote équitable. C’est la seule interruption dans l’histoire du prix féminin, et il convient de le dire clairement plutôt que de l’occulter : il n’y a pas eu de lauréate en 2020.

2021 et 2022 : les années Putellas
À son retour, le prix a annoncé un nouvel ordre établi. L’Espagnole Alexia Putellas, du FC Barcelone, l’a emporté en 2021 puis en 2022, devenant la première joueuse à réussir un doublé consécutif dans l’histoire de la récompense. Son premier sacre est venu couronner une équipe barcelonaise qui avait atteint un niveau inédit en Europe, remportant la Ligue des champions avec une maîtrise qui a redéfini ce qu’une équipe féminine de club pouvait accomplir. Putellas, milieu de terrain alliant vision du jeu et instinct de buteuse, était le visage de cette équipe.
Son second titre, en 2022, est arrivé alors même que l’année s’est achevée par une infortune personnelle, avec une grave blessure au genou à la veille du Championnat d’Europe. Le vote a reflété l’ensemble du travail accompli tout au long de la saison qualificative. L’Anglaise Beth Mead, meilleure buteuse et meilleure joueuse d’un Euro à domicile remporté par les Lionesses, a terminé deuxième, résultat qui souligne à quel point la lutte pour le trophée s’était resserrée au sommet. Un an plus tôt, Putellas avait devancé sa compatriote Jenni Hermoso.
2023-2025 : Bonmatí rejoint les plus grands
Le fil barcelonais s’est poursuivi, mais le nom a changé. Aitana Bonmatí, partenaire de Putellas au milieu de terrain, a triomphé en 2023 au terme d’une saison durant laquelle elle a été essentielle au succès continental du Barça avant de briller à la Coupe du monde féminine remportée par l’Espagne, où elle a été élue meilleure joueuse du tournoi. Elle a conservé son titre en 2024, puis a signé un troisième succès consécutif en 2025 après un triplé national avec Barcelone, une finale de Ligue des champions et un Championnat d’Europe exceptionnel où elle a été élue meilleure joueuse du tournoi.
3Victoires consécutives d'Aitana Bonmatí (2023-2025)
Ce troisième sacre consécutif a placé Bonmatí dans un cercle jusque-là exclusivement masculin. Seuls Michel Platini et Lionel Messi avaient remporté trois Ballons d’Or de suite. Elle est aussi la première joueuse à remporter le prix féminin à trois reprises, et à le faire consécutivement. En 2025, la dauphine fut une autre Espagnole, Mariona Caldentey, tandis que les sacres précédents de Bonmatí avaient été obtenus devant l’Australienne Sam Kerr puis la Norvégienne Caroline Graham Hansen.
Liste complète des lauréates

AnnéeLauréateNationalitéClubDauphine

2018Ada HegerbergNorvègeOlympique LyonnaisPernille Harder
2019Megan RapinoeÉtats-UnisReign FCLucy Bronze
2020Non attribué (annulé)
2021Alexia PutellasEspagneBarceloneJenni Hermoso
2022Alexia PutellasEspagneBarceloneBeth Mead
2023Aitana BonmatíEspagneBarceloneSam Kerr
2024Aitana BonmatíEspagneBarceloneCaroline Graham Hansen
2025Aitana BonmatíEspagneBarceloneMariona Caldentey

Ce que révèle ce palmarès
Pris dans son ensemble, ce palmarès raconte une histoire cohérente. Les deux premiers sacres ont récompensé des joueuses dont le talent s’exprimait au sein de collectifs forts, une machine lyonnaise puis des États-Unis champions du monde. Tout ce qui a suivi appartient à l’Espagne et, plus précisément, au FC Barcelone. Cinq des sept éditions attribuées sont revenues à des joueuses espagnoles, toutes milieux de terrain ou attaquantes du Barça, et l’empreinte du club se retrouve chez chaque lauréate depuis 2021. Ce n’est pas un simple effet de mode dans les votes. Cela traduit un véritable basculement de rapport de forces, le Barça ayant bâti un système générant à la fois des trophées et le type d’excellence individuelle durable que les jurys récompensent.


Il existe aussi une évolution des postes récompensés qui mérite d’être soulignée. Après deux attaquantes lors des premières éditions, les cinq derniers sacres sont allés à des milieux de terrain axiales et à des créatrices, des joueuses qui dictent le tempo plutôt qu’elles ne se contentent de conclure les actions. Cela reflète la manière dont le haut niveau féminin en est venu à valoriser le contrôle et la progression du jeu, et la façon dont les votants ont suivi l’évolution du football plutôt que les seuls compteurs de buts.
Le Ballon d’Or Féminin est jeune, et son histoire tient encore en un coup d’œil. Pourtant, en si peu de temps, il a déjà produit une première pour l’ensemble de la récompense, avec les trois sacres consécutifs de Bonmatí, et il a capturé une ère de domination limpide. Pour un prix qui a mis si longtemps à voir le jour, il n’a pas perdu de temps pour devenir la distinction à laquelle chaque joueuse du football féminin se mesure désormais.