Aucun prix individuel du football n’est scruté comme le Ballon d’Or, et aucun joueur ne l’a autant façonné selon sa carrière que Lionel Messi. Entre 2009 et 2023, l’Argentin en a remporté huit, un total que personne d’autre n’a approché. Cristiano Ronaldo, son grand rival, s’est arrêté à cinq. Comprendre comment Messi est arrivé à huit trophées, c’est parcourir quinze ans de votants changeants, de règles changeantes, et une définition mouvante de ce que le prix mesurait réellement.

Voici un récit victoire par victoire, vérifié à partir des résultats de vote publiés par France Football et la FIFA. L’histoire n’est pas une simple ligne droite : le trophée a changé de nom et d’électorat en cours de route, certaines victoires de Messi ont été des raz-de-marée quand d’autres se sont jouées à quelques points près, et au moins deux ont suscité un véritable débat.

Le prix que Messi n’a cessé de redéfinir

Le contexte compte ici, car le prix lui-même n’a jamais été figé. De sa création en 1956 jusqu’en 2009, le Ballon d’Or était la récompense de France Football, décernée par un jury de journalistes. De 2010 à 2015, il a fusionné avec le FIFA World Player of the Year pour devenir le FIFA Ballon d’Or, et le corps électoral s’est élargi pour inclure les capitaines et sélectionneurs des équipes nationales aux côtés des journalistes. En 2016, le partenariat a pris fin et France Football a repris la main sur le trophée, revenant à un vote réservé aux journalistes. Messi a gagné sous ces trois formats, ce qui rend son palmarès d’autant plus difficile à réduire à l’artefact d’un seul système de vote.

Année Format du prix Dauphin Écart / part des voix
2009 Ballon d’Or France Football Cristiano Ronaldo 473 pts, écart record
2010 FIFA Ballon d’Or Andres Iniesta 22,65 % des voix
2011 FIFA Ballon d’Or Cristiano Ronaldo 47,88 % des voix
2012 FIFA Ballon d’Or Cristiano Ronaldo 41,60 % des voix
2015 FIFA Ballon d’Or Cristiano Ronaldo 41,33 % des voix
2019 Ballon d’Or France Football Virgil van Dijk 686 à 679 (7 pts)
2021 Ballon d’Or France Football Robert Lewandowski 613 à 580
2023 Ballon d’Or France Football Erling Haaland 462 à 357

2009 : le premier, et un raz-de-marée

Le premier Ballon d’Or de Messi est arrivé dans la foulée de la saison du sextuplé de Barcelona en 2009, et le résultat n’a laissé aucun suspense. Il a récolté 473 points sur un maximum possible de 480, devançant Ronaldo d’un écart qui constituait alors le plus large de l’histoire du prix. Il devenait le premier Argentin à le remporter. Il s’agissait aussi de la dernière édition avant la fusion avec la FIFA, ce qui en fait, au sens strict, un trophée purement France Football. L’ampleur du résultat a donné le ton : à vingt-deux ans, Messi n’avait pas simplement devancé la concurrence, il l’avait écrasée.

2010 à 2012 : le triplé du FIFA Ballon d’Or

Ces trois saisons sous le nouveau format estampillé FIFA ont produit la période de domination la plus continue de Messi et, en 2010, l’une de ses victoires les plus contestées. Cette année-là, il a recueilli 22,65 % des voix devant ses coéquipiers de Barcelona Andres Iniesta (17,36 %) et Xavi (16,48 %). Le débat portait moins sur la qualité de Messi que sur la Coupe du Monde : beaucoup s’attendaient à voir triompher un joueur de l’équipe d’Espagne, qui venait de soulever le trophée, ou des finalistes malheureux. Un podium entièrement composé de joueurs de Barcelona lors d’une année de Coupe du Monde a fait grincer des dents, et cela continue de marquer le souvenir laissé par cette édition.

Il n’y a eu aucune ambiguïté de ce genre en 2011. Messi a obtenu 47,88 % des voix, de loin sa part de victoire la plus dominante des années FIFA, devant Ronaldo (21,60 %) et Xavi (9,23 %). Puis est arrivée 2012, l’année où une série s’est transformée en histoire. Il a de nouveau gagné avec 41,60 % des voix devant Ronaldo (23,68 %) et Iniesta (10,91 %), devenant le premier joueur à remporter le Ballon d’Or à quatre reprises, et qui plus est quatre fois de suite. Cela coïncidait avec l’année civile où il a inscrit 91 buts, un total qui demeure une référence pour une seule année.

4victoires consécutives (2009-2012), une première dans l'histoire du prix

2015 : le triplé relance sa candidature

Après les sacres de Ronaldo en 2013 et 2014, le trophée est revenu à Messi en 2015, porté par le deuxième triplé continental de Barcelona. Il a recueilli 41,33 % des voix, largement devant Ronaldo (27,76 %) et un jeune Neymar (7,86 %). C’était la dernière édition du prix estampillé FIFA avant la séparation des deux instances, et elle offrait à Messi un cinquième titre, le maintenant dans le rythme d’une époque qui ressemblait de plus en plus à un duel à deux.

2019 : sept points, sa victoire la plus serrée

Le prix de 2019, de nouveau sous le seul contrôle de France Football, est celui qui aurait pu le plus facilement basculer de l’autre côté. Messi a terminé avec 686 points contre 679 pour Virgil van Dijk, un écart de seulement sept points. France Football lui-même l’a qualifié de l’un des résultats les plus serrés de l’histoire du prix. Le détail est révélateur : van Dijk a en réalité été placé en tête sur davantage de bulletins (69 contre 61 pour Messi), mais la présence constante de Messi aux deuxième, troisième, quatrième et cinquième places, sur l’ensemble des 176 journalistes votants, lui a permis de l’emporter. Ronaldo a terminé troisième avec 476 points, devant Sadio Mane, quatrième avec 347. C’était le sixième sacre de Messi, qui prenait alors une longueur d’avance sur Ronaldo pour la première fois.

2021 : la Copa America, et un vrai débat

La septième victoire de Messi, en 2021, est la plus discutée. Il a terminé avec 613 points devant Robert Lewandowski (580) et Jorginho (460). Les partisans de Lewandowski avançaient un argument solide, appuyé sur une saison de buteur exceptionnelle en championnat, et France Football a reconnu par la suite à quel point le classement était serré. L’atout décisif de Messi se situait sur le plan international : il venait enfin de remporter un grand trophée avec Argentina, la Copa America 2021, mettant fin à une longue attente personnelle de titre sous le maillot national. Pour de nombreux votants, cette percée a fait pencher la balance lors d’une année sans favori statistique évident.

2023 : la Coupe du Monde complète la collection

Le huitième Ballon d’Or, et à ce jour le dernier, fut le plus symbolique. Messi l’a remporté en 2023 sur la base du sacre d’Argentina à la Coupe du Monde 2022, dont il a été la figure centrale. Il a totalisé 462 points, soit 105 de plus qu’Erling Haaland (357), avec Kylian Mbappe troisième avec 270 points. Après des années où la forme en club et la rivalité avec Ronaldo dominaient la conversation, c’est le trophée qui lui avait si longtemps échappé sur la scène internationale qui a fini par lui offrir le sacre le mettant définitivement hors de portée. C’était son premier Ballon d’Or remporté en tant que joueur évoluant hors d’Europe, après son départ de Barcelona.

Ce que racontent ces huit trophées

Mises bout à bout, ces huit victoires racontent une histoire plus nuancée que le simple chiffre. Deux d’entre elles (2009 et 2011) furent des raz-de-marée. Une (2019) s’est jouée à sept points près. Deux (2010 et 2021) ont suscité un débat légitime. Elles couvrent un prix géré par France Football, un prix géré par la FIFA, puis un retour à France Football, ce qui affaiblit tout argument selon lequel Messi aurait profité d’un seul électorat complaisant. Ces victoires reflètent aussi une évolution des critères des votants : les premiers trophées récompensaient la domination en club avec Barcelona, tandis que les deux derniers reposaient largement sur ce qu’il avait accompli avec Argentina.

Cette diversité constitue le véritable record. De nombreux joueurs ont remporté un Ballon d’Or lors d’une saison de pleine forme. Messi l’a gagné en prodige, en pilier d’une dynastie, dans un finish à couper le souffle face à un défenseur, et enfin en champion du monde au milieu de la trentaine. Huit trophées, c’est le chiffre que tout le monde retient, mais la manière dont ils ont été obtenus, à travers des règles différentes et des phases de carrière différentes, est ce qui rend ce total si difficile à imaginer égalé.