Aucune nation n’a vécu la Coupe du monde de rugby comme l’Afrique du Sud. Les Springboks ont manqué les deux premières éditions, avant de faire leur apparition en 1995 et de monter directement sur la plus haute marche du podium. Près de trois décennies plus tard, en octobre 2023, ils sont devenus la seule équipe à soulever quatre fois la Coupe Webb Ellis. Leur histoire n’est pas celle d’une accumulation régulière mais d’une succession de sommets spectaculaires : quatre finales disputées, quatre finales remportées, avec une capacité inégalée à trancher les plus grands matches sur le fil.

Voici le récit de référence de chacune des campagnes sud-africaines en Coupe du monde, des résultats qui les ont marquées, et des records que détiennent aujourd’hui les Boks. Les scores et les dates ci-dessous suivent le registre officiel des matches du tournoi.

Absente, puis championne : la révélation de 1995

L’Afrique du Sud n’a pris part ni au tournoi inaugural de 1987 ni à celui de 1991, tenue à l’écart par l’isolement sportif de l’ère de l’apartheid. La réintégration du pays dans le sport international est intervenue au début des années 1990, et l’organisation de l’édition 1995 lui a été confiée : ce sera la première Coupe du monde des Springboks.

La suite est l’une des histoires les plus racontées du sport. L’Afrique du Sud a débuté en battant les champions en titre australiens au Cap, s’est hissée à travers les phases finales, avant de retrouver la Nouvelle-Zélande en finale à l’Ellis Park de Johannesburg. Le match s’est achevé sur le score de 15-12 en faveur des Sud-Africains après prolongation, décidé par un drop de Joel Stransky. Nelson Mandela, vêtu d’un maillot des Springboks, a remis le trophée au capitaine Francois Pienaar, une image qui a dépassé largement le cadre du rugby. C’est encore aujourd’hui l’une des rares finales de Coupe du monde tranchées après prolongation.

15-12Finale 1995 face à la Nouvelle-Zélande (a.p.)

Les années de disette : 1999 et 2003

Défendre le titre s’est révélé plus difficile. Lors de l’édition 1999, organisée par le Pays de Galles, l’Afrique du Sud a signé l’une des performances individuelles les plus folles de l’histoire de la compétition : l’ouvreur Jannie de Beer a inscrit cinq drops lors d’une victoire en quart de finale face à l’Angleterre, un record du tournoi sur un seul match qui tient toujours. Les Boks ont ensuite perdu une demi-finale très disputée face à l’Australie, avant de battre la Nouvelle-Zélande lors de la petite finale et de terminer troisièmes.

L’édition 2003, en Australie, a été moins clémente. L’Afrique du Sud n’a rien démontré de particulier dans une poule difficile et a été éliminée en quart de finale, battue 29-9 par la Nouvelle-Zélande. Au regard des standards que le pays s’impose, ce fut un point bas, qui a déclenché une reconstruction sous la houlette de l’entraîneur Jake White.

L’ordre rétabli : le titre de 2007

L’équipe de White est arrivée en France en 2007 en faisant figure de favorite, et l’a démontré sur le terrain. L’Afrique du Sud a infligé une défaite 36-0 à l’Angleterre en phase de poules, avant de retrouver le même adversaire en finale, au Stade de France à Paris. La revanche a été plus serrée mais jamais réellement en suspens : les Springboks se sont imposés 15-6, avec l’arrière Percy Montgomery et Francois Steyn au pied pour inscrire les points. Le capitaine John Smit a soulevé la deuxième Coupe Webb Ellis, et l’Afrique du Sud a confirmé que le sacre de 1995 n’était pas qu’un coup d’éclat à domicile.

5drops de Jannie de Beer, quart de finale 1999 (record du tournoi)

Éliminations en quart de finale et un exploit retentissant

Le milieu des années 2010 a apporté deux campagnes achevées avant le dernier week-end. En 2011, en Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud a perdu un quart de finale rugueux face à l’Australie sur le score de 11-9, pénalisée par son jeu au pied et par un arbitrage longtemps commenté au pays. Quatre ans plus tard, lors de l’édition 2015 en Angleterre, les Boks ont subi sans doute le plus grand choc de l’histoire de la Coupe du monde, battus 34-32 par le Japon à Brighton lors de leur match d’ouverture. Ils se sont repris pour terminer en tête de leur poule, ont atteint les demi-finales, avant de s’incliner 20-18 face à la Nouvelle-Zélande. Une victoire sur l’Argentine leur a permis de décrocher la troisième place.

L’ère Kolisi : deux sacres consécutifs en 2019 et 2023

Rassie Erasmus a pris les rênes de l’équipe avant l’édition 2019 au Japon et, avec Siya Kolisi comme capitaine, a supervisé une véritable transformation. L’Afrique du Sud a perdu son premier match de poule face à la Nouvelle-Zélande, mais plus aucun ensuite. Les Springboks ont arraché leur demi-finale face au Pays de Galles avant de dominer l’Angleterre 32-12 en finale à Yokohama, les essais de Makazole Mapimpi et Cheslin Kolbe venant sublimer le pied précis de Handre Pollard. Kolisi est devenu le premier capitaine noir à soulever la Coupe du monde pour l’Afrique du Sud, un symbole qui a résonné bien au-delà des terrains.

La campagne 2023 en France a été d’une tout autre nature, davantage un test de nerfs qu’une démonstration de force. L’Afrique du Sud a remporté trois matches à élimination directe consécutifs avec un seul point d’écart : 29-28 face aux hôtes français en quart de finale, 16-15 face à l’Angleterre en demi-finale, et 12-11 face à la Nouvelle-Zélande en finale, au Stade de France. Le pied de Pollard a été décisif du début à la fin, et les All Blacks ont terminé la finale à quatorze après le carton rouge infligé à Sam Cane, une première en finale de Coupe du monde. Avec ce succès 12-11, l’Afrique du Sud est devenue la première nation sacrée à quatre reprises, et la deuxième, après la Nouvelle-Zélande, à conserver son titre.

3victoires à un point en phase finale sur le chemin du titre 2023

Le bilan complet, édition par édition

Année Pays hôte Résultat Match décisif
1987 Nouvelle-Zélande/Australie N’a pas participé Isolement sportif
1991 Royaume-Uni/Irlande/France N’a pas participé Isolement sportif
1995 Afrique du Sud Champion 15-12 c. Nouvelle-Zélande (a.p.)
1999 Pays de Galles Troisième place Défaite en demi-finale face à l’Australie
2003 Australie Quart de finale 9-29 c. Nouvelle-Zélande
2007 France Champion 15-6 c. Angleterre
2011 Nouvelle-Zélande Quart de finale 9-11 c. Australie
2015 Angleterre Troisième place 18-20 c. Nouvelle-Zélande (demi-finale)
2019 Japon Champion 32-12 c. Angleterre
2023 France Champion 12-11 c. Nouvelle-Zélande

Ce que disent les chiffres

Trois statistiques résument le palmarès des Springboks. D’abord, quatre titres en dix éditions disputées, obtenus alors même que les deux premiers tournois leur ont totalement échappé. Ensuite, un bilan parfait en finale : chaque fois que l’Afrique du Sud a atteint le dernier match, elle l’a remporté. Enfin, une tolérance hors norme pour le rugby serré. Leurs quatre finales ont été décidées par des écarts de trois, neuf, vingt et un point, et le parcours de 2023 a montré une équipe conçue pour résister à la pression des matches à élimination directe plutôt que pour l’éviter.

La lignée des capitaines des Springboks raconte à elle seule cette histoire : Francois Pienaar en 1995, John Smit en 2007, et Siya Kolisi à la fois en 2019 et en 2023. Trois capitaines, quatre trophées, et une nation qui a fait de la Coupe du monde la mesure la plus claire de son identité rugbystique. Pour une équipe arrivée tardivement dans la compétition, l’Afrique du Sud a laissé une empreinte que personne d’autre n’a égalée.