L’Angleterre n’a pas simplement participé au rugby international. Elle l’a inventé. Le 27 mars 1871, une sélection anglaise de vingt joueurs se rend à Raeburn Place, à Édimbourg, pour ce qui restera le tout premier test-match de l’histoire du rugby, et s’incline face à l’Écosse, la différence tenant à un essai transformé, alors compté comme un but selon le barème de l’époque. Ce discret coup d’envoi a donné naissance à un palmarès qu’aucune autre nation européenne ne peut égaler en volume : le plus grand nombre de titres du Tournoi remportés seul, le plus grand nombre de Grands Chelems, le plus grand nombre de Triple Couronnes, et le seul titre de champion du monde conquis par une équipe de l’hémisphère Nord. À y regarder de plus près, ce palmarès raconte pourtant une histoire plus nuancée qu’une simple domination. C’est le récit d’une longévité rare, celui d’une sélection presque toujours dans le coup, à l’époque amateur comme à l’ère professionnelle, mais qui a bien plus souvent frôlé le sommet du jeu mondial qu’elle ne l’a conquis.
Point cléL’Angleterre est la seule nation de l’hémisphère Nord à avoir remporté la Coupe du monde de rugby, en s’imposant lors de la finale 2003 à Sydney.
Un palmarès du Tournoi qui se mesure en décennies
Le Tournoi annuel a changé de visage à trois reprises. Il a débuté sous le nom de Home Nations entre les quatre fédérations britanniques et irlandaise, s’est élargi en Tournoi des Cinq Nations avec l’entrée de la France, puis est devenu le Tournoi des Six Nations quand l’Italie l’a rejoint pour l’édition 2000. Sous chacun de ces formats, l’Angleterre a fait figure de référence. Elle a terminé championne seule à 29 reprises, un total supérieur à celui de toute autre nation participante, et a partagé le titre à dix autres occasions. Aucune équipe n’a trôné seule en tête plus souvent.
La mesure la plus pure d’une saison reste le Grand Chelem, qui consiste à remporter tous les matches d’une même campagne. L’Angleterre en compte 13, là encore un record. Comme un Chelem suppose de battre tous les adversaires, cet exploit n’est devenu possible qu’à partir de l’entrée de la France dans la compétition, ce qui explique que la liste démarre à l’ère des Cinq Nations plutôt que durant les années du Home Nations.
Année du Grand Chelem
Époque
Remarque
1913, 1914
Tournoi des Cinq Nations
Deux Chelems consécutifs avant la Première Guerre mondiale
1921, 1923, 1924, 1928
Tournoi des Cinq Nations
Quatre en une décennie faste
1957
Tournoi des Cinq Nations
Un pic isolé de l’après-guerre
1980
Tournoi des Cinq Nations
Premier Chelem en 23 ans
1991, 1992
Tournoi des Cinq Nations
Deux Chelems consécutifs
1995
Tournoi des Cinq Nations
Troisième Chelem en cinq saisons
2003
Tournoi des Six Nations
Réalisé lors d’une année de Coupe du monde
2016
Tournoi des Six Nations
Le plus récent, le 13e
L’Angleterre a également décroché la Triple Couronne, récompense attribuée à l’équipe qui bat les trois autres nations britanniques et irlandaise dans la même saison, à 26 reprises, largement devant toute rivale. Ce que ces chiffres bruts gomment, c’est la forme de la chronologie. Il y a une grappe de succès précoces dans les années 1910 et 1920, une longue traversée du désert que seule l’année 1957 est venue interrompre, puis la remontée moderne. Le Grand Chelem de 1980 fait office de charnière. Il a mis fin à 23 ans de disette et a marqué, avec le recul, le moment où l’Angleterre a entamé son ascension, passant du rang d’outsider à celui de machine à conquérir portée par son pack, qui allait dominer le début des années 1990. Ces Chelems consécutifs de 1991 et 1992 sont venus d’une équipe bâtie autour d’un pack de poids lourds et d’une charnière qui maîtrisait le jeu, un modèle auquel l’Angleterre est revenue chaque fois qu’elle a été à son meilleur niveau.
29titres du Tournoi remportés seul, plus qu’aucune autre nation
Quatre finales, un seul sacre
L’Angleterre a disputé quatre finales de Coupe du monde de rugby, un total inégalé dans l’hémisphère Nord. Une seule s’est achevée dans la liesse. Le 22 novembre 2003, au Stadium Australia de Sydney, l’Angleterre bat le pays hôte 20 à 17 après prolongation, un drop du pied droit de Jonny Wilkinson dans les dernières secondes venant trancher une finale qui avait basculé plusieurs fois. Ce coup de pied a fait de l’Angleterre la première, et toujours la seule, équipe du Nord à soulever le trophée, et il demeure l’un des instants les plus rejoués de l’histoire du jeu.
Les trois autres finales dessinent le thème récurrent. L’Angleterre s’est inclinée 12 à 6 face à l’Australie à Twickenham en 1991, a chuté 15 à 6 contre l’Afrique du Sud à Paris en 2007, puis a été battue 32 à 12 par l’Afrique du Sud à Yokohama en 2019. Atteindre la finale à quatre reprises sur quatre décennies différentes, sous des sélectionneurs différents et des générations de joueurs qui se sont succédé, relève d’une constance que peu de nations de rugby peuvent revendiquer. N’en avoir remporté qu’une seule sur quatre en est le contrepoids, et c’est la lecture honnête du record mondial de l’Angleterre : une équipe assez régulièrement solide pour atteindre le dernier jour, et seulement rarement assez forte pour le remporter.
La finale de 2003 reste la seule de l’histoire de la Coupe du monde de rugby tranchée par un drop dans les derniers instants de la prolongation, une signature qui convient bien à une équipe bâtie sur la précision et les nerfs.
Les noms qui trônent en tête du registre
Les records individuels ont tendance à survivre aux matches qui les ont vus naître. Le joueur le plus capé de l’histoire de l’Angleterre est le demi de mêlée Ben Youngs, qui a terminé sa carrière avec 127 sélections, dépassant la marque laissée par le pilier Jason Leonard. Les 114 sélections de Leonard entre 1990 et 2004 ont fait de lui l’avant le plus capé du pays et lui ont valu une place au sein des grandes équipes des années 1990 et de la génération 2003.
Les tableaux de marqueurs appartiennent surtout à l’ère professionnelle. Owen Farrell est le meilleur réalisateur de tous les temps de l’Angleterre avec 1 237 points, un total bâti sur un jeu au pied de pénalité métronomique qui a soutenu l’équipe pendant plus d’une décennie. Il a dépassé Jonny Wilkinson lors de la Coupe du monde 2023, effaçant la référence de longue date de Wilkinson, à 1 179 points, un total que ce dernier avait atteint en seulement 91 sélections et qui portait la trace des pénalités et des drops de la campagne victorieuse de 2003. Le record du nombre d’essais s’est révélé plus durable encore : l’ailier Rory Underwood reste seul en tête avec 49 essais en 85 sélections, une marque qui tient depuis les années 1990 et qu’aucun arrière anglais n’a sérieusement menacée depuis.
Catégorie
Détenteur
Chiffre
Plus de sélections
Ben Youngs
127
Plus de points
Owen Farrell
1 237
Plus d’essais
Rory Underwood
49
Plus de sélections, avant
Jason Leonard
114
Grands Chelems (équipe)
Sélection nationale
13
Titres de champion du monde (équipe)
Sélection nationale
1
Les extrêmes : 134-0 et 0-76
Le registre conserve aussi les bornes extrêmes. Le score le plus large jamais inscrit en faveur de l’Angleterre remonte au 17 novembre 2001, à Twickenham, avec une victoire 134 à 0 face à la Roumanie et 20 essais marqués. L’ouvreur Charlie Hodgson, pour ses débuts, inscrit à lui seul 44 points, un record individuel anglais dans un test-match à l’époque, tandis que Jason Robinson aplatit à quatre reprises. Ce résultat en disait autant sur l’écart de moyens entre les puissances établies et les nations émergentes au tournant du siècle que sur la valeur de l’équipe locale, et des marges d’une telle ampleur sont devenues plus rares à mesure que la deuxième division du rugby mondial s’est professionnalisée.
L’image inversée est survenue trois ans plus tôt. Le 6 juin 1998, à Brisbane, une tournée anglaise très diminuée s’incline 76 à 0 face à l’Australie, point bas d’un été qui est entré dans le vocabulaire du rugby sous le nom de « tournée de l’enfer » après la mise au repos des cadres de l’équipe. Cette défaite demeure la plus lourde de l’histoire de l’Angleterre, et l’écart entre ces deux scores, chacun à une extrémité du registre, résume toute l’étendue d’un programme qui a passé l’essentiel de son histoire au sommet du sport, tout en étant parfois pris cruellement à défaut.
MH Marcus Hale, rédacteur statistiques. Si l’on considère le palmarès de l’Angleterre comme un tout, sa qualité déterminante n’est pas une génération dorée, mais l’endurance. Avoir fondé le jeu international, dominer le palmarès historique du Tournoi en titres remportés seul, en Grands Chelems et en Triple Couronnes, et détenir le seul titre mondial conquis au nord de l’équateur, voilà une combinaison qu’aucune autre nation européenne ne peut revendiquer. Les quatre finales pour une seule victoire sont l’astérisque qui garde ce récit honnête.
Lire le palmarès
Mis bout à bout, les grands chiffres dessinent une trajectoire nette. Le plus grand nombre de titres du Tournoi remportés seul, le plus grand nombre de Grands Chelems, le plus grand nombre de Triple Couronnes, davantage de finales de Coupe du monde que tout autre rival du Nord, et le seul sacre mondial de la région composent le palmarès national le plus étoffé de l’hémisphère Nord. C’est un palmarès bâti sur le volume et la continuité plutôt que sur une seule époque invincible, ce qui explique qu’il se lise différemment de la domination concentrée de la Nouvelle-Zélande ou de la moisson de Coupes du monde de l’Afrique du Sud.
Des marques comme celles-ci ne sont jamais tout à fait figées. Sélections, points et essais s’accumulent à mesure que de nouveaux joueurs prolongent leur carrière, et certains de ces chiffres seront un jour revus à la hausse. Ce qui ne bouge pas, c’est le poids historique qui les porte. L’Angleterre n’a pas seulement pris part au récit international du rugby. Elle l’a ouvert en 1871, et plus d’un siècle et demi plus tard, les lignes de son palmarès restent parmi les plus riches du jeu.